LIBAN : LES RÉFUGIÉS


« J'ai redoublé ma Sixième, et puis j'ai arrêté. »

comme Mohammad, des milliers d'enfants réfugiés au Liban ne vont pas à l'école...


Lorsqu'on m'a demandé d'écrire sur les réfugiés au Liban, je me suis dit «il y a bien trop de problématiques à aborder, par où commencer? » Et puis, il y a quelques jours, sur une appli de rencontres pour adolescents, j'ai contacté un jeune homme qui s'est avéré être syrien. On a convenu de se voir, un soir, dans un centre commercial de la capitale. L'une des premières questions que je lui ai posée était : «Tu vas encore à l'école? ». Il m'a répondu: «Lorsqu'on est arrivés au Liban, en 2011, j'ai redoublé ma Sixième, et puis j'ai arrêté. De plus, si je ne travaillais pas, ainsi que mon frère, on n'aurait pas de quoi payer le loyer... ». Il m'a ému et je me suis dit que pour permettre aux familles réfugiées au Liban d'aller mieux, autant commencer par les enfants...


Une crise en chiffres

En ne considérant que les réfugiés syriens, ils représentent 18% de la population qui vit au Liban. 25% des près de 5 millions de demandeurs d'asile syriens décomptés en octobre 2016 se trouvent en effet au pays du Cèdre. Bien que la Turquie en accueille deux fois plus en terme de nombres de réfugiés, c'est néanmoins le Liban qui fournit le plus d'efforts, lorsqu'on rapporte à la population totale. Entre janvier 2012 et juin 2016, une augmentation de 16 331% du nombre de réfugiés syriens a été observée au Liban. Nous observons également une répartition inégale de cette masse humaine entre les différentes régions du pays. Le Mont-Liban est la seule à en accueillir plus de 250 000 lorsque Beyrouth n'en accueille que 10 à 50 000. Les palestiniens, deuxième masse de réfugiés au Liban, n'excéderaient pas, eux, 450 000 réfugiés.


Ni école, ni travail : des conditions de vie insalubres

J'ai essayé de me mettre dans la tête d'un réfugié syrien, et alors, la première absurdité qui m'a sauté aux yeux est la suivante : arrivés au Liban, ils se retrouvent dans un pays dont ils maitrisent la langue — vu que c'est également la leur ; pourquoi donc aspirent-ils à quitter le Liban vers l'Allemagne, la France, ou le Canada: pays dont ils ne maîtrisent souvent pas la langue et dont son apprentissage sera donc une condition essentielle et nécessaire à leur intégration ? La réponse nous est directement donnée par l'Agence des Nations Unies pour les Réfugiés : " Alors que le déplacement des réfugiés s’étend dans la durée et que leurs économies s’épuisent, leur vulnérabilité socio-économique augmente."

Nous pouvons prendre le problème à la racine, ou à la cime. Dans ce dernier cas, il est bien connu que l'Etat Libanais ne fait aucun effort pour faciliter l'intégration des réfugiés, notamment en leur fournissant les documents nécessaires pour qu'ils aient la possibilité de travailler. La plupart des adultes se retrouvent donc pris dans le cercle infernal du travail au noir, sans assurances, bien en dessous du seuil de pauvreté, et souvent même payé moins d'un SMIC libanais –dont la valeur doit d'ailleurs urgemment être revue, réfugiés ou pas.


Cependant, c'est bien connu: pour faire face à tout problème, c'est à la racine qu'il faut le prendre. Lorsqu'un adulte se retrouve à travailler au noir, il connaît néanmoins le bagage qu'il possède et qu'il pourra réinvestir une fois rentré chez lui. Cependant, en privant les enfants de leur droit le plus fondamental, l'éducation, quelle est la génération de jeunes syriens dont l'insouciance des autorités libanaises sera un jour responsable ?


Au moment où ces âmes encore pures devraient se retrouver sur les bancs, face aux tableaux noirs, à apprendre les règles fondamentales linguistiques et de calcul, ils sont obligés, voire même contraints, à s'occuper des légumes de l'épicier du coin ou à porter à bout de leurs maigres bras affamés les pesantes caisses à outils du plombier de la rue que personne ne supporte — qu'en dirait donc ce pauvre gamin de douze ans qui dépend de l'être infâme ?


Loin des parcours éducatifs : une socialisation incomplète...

Tout individu, dans sa société, joue un rôle particulier ; nous parlons donc d'acteur social, et la socialisation est le processus qui fait de l'individu un acteur actif de sa société. Cette socialisation-là se décline en deux phases successives : la socialisation primaire, basée sur l'influence de la famille et de l'école sur l'individu, et ensuite la socialisation secondaire qui vient compléter ou modifier la socialisation primaire, selon que l'individu décide de se conformer aux règles, aux normes et aux valeurs sociales inculquées par le cercle strictement familial, ou bien de s'en écarter.


Cependant, nous observons, depuis quelques années, un glissement d'une socialisation primaire principalement basée sur le rôle de la famille vers une autre où l'école serait le facteur de socialisation le plus influent. Ainsi, lorsque nous écartons, excluons, ou interdisons un enfant d'éducation, sa socialisation primaire se voit troublée et incomplète. Etant donné le lien entre les deux phases de socialisation, cet individu-là ne sera pas dans la capacité de connaître une socialisation secondaire en bonne et due forme.


...Et l'installation dans le cercle vicieux de la pauvreté

Il est un chiffre ahurissant sur le rôle de l'école dans la détermination du niveau de vie futur de l'individu, qu'il faut ici mentionner: chaque année passée sur les bancs de l'école provoque une augmentation de six à huit fois du revenu futur de la personne. En contrepartie, je ne vous demanderai rien sinon d'imaginer quel pourrait être le métier le plus qualifié, et donc le mieux payé qu'un réfugié qui n'aura pas passé plus de quatre ou cinq années d'école primaire pourrait pratiquer dans sa vie. Ce jeune homme, cet enfant-là, a-t-il la moindre chance de sortir un jour du monde insalubre des emplois sous-payés et frôlant à peine le seuil de pauvreté ? Mais surtout, et là est le problème le plus grave, cet enfant, devenu un homme ou une femme, connaîtra-t-il un jour l'importance d'éduquer ses propres enfants? Quel avenir leur sera donc promis, sinon celui vécu par leurs parents — voire encore pire?


Pour ne pas en finir : lettre ouverte aux pseudo-autorités libanaises

À ceux qui auront bien un peu d'amabilité, voire, si ce n'est trop en demander, un brin d'empathie, pour ces garçons, ces filles, qui pourraient s'appeler Nasser, Nemer, George, Isra, Salam, ou Maria, oui, qui pourraient s'appeler comme vos propres enfants, mais qui ont oublié le goût de la liberté et de la paix, de l'espoir et de l'innocence, qui, au lieu de vivre, survivent chaque heure et chaque instant, chaque jour et chaque nuit, à vendre des roses rouges, et blanches, et oranges, au lieu d'avoir eux aussi les moyens d'être assis dans ces voitures derniers cris, à réparer les congélateurs et les machines à laver des autres alors qu'ils ont oublié la sérénité de la satiété et l'odeur de la propreté, c'est à vous que je parle en pensant à eux et à leurs regards qui m'ont tant marqué, empoigné, possédé, et m'habitent en chaque instant depuis que j'ai vu leur misère de mes yeux, je vous parle et ne vous demande rien.

Je ne veux pas croire à tort que vous seriez capables de beaucoup, sinon de vous souvenir que le Liban n'est pas seulement patrie ratificatrice mais aussi rédactrice de la retentissante Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, et alors de donner la chance à tous ces enfants en perdition de jouir de leur droit le plus fondamental. Pour cela, vous le savez, vous n'avez rien de très compliqué à faire, délivrer un simple permis de séjour est amplement suffisant. Et puis, qu'est-ce que cela vous coûtera? Pas grand-chose, ou, du moins, sûrement pas plus que le prix qu'ils payent aujourd'hui dans leur misère...

- Joe Melki

Sources d'images:

Les réfugiés arrivant au Liban - AFP

Dans les rues libanaises - Anne Ilcinkas

Une socialisation incomplète - Reuters

Jeune fille syrienne sur le chemin de l'école - 2016 Human Rights Watch

L'école publique Chiyah II qui accueille les réfugiés - Anne Ilcinkas


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Design logo 

Philomène Martinez

Graphisme / Illustrations 

Marianne Tran, 17 ans

Taipei (Taiwan)

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