NÉO : CHARLIE HEBDO

Quatre ans après les attaques terroristes de janvier 2015 à Paris, les journalistes du monde arabe de Néoptimiste ont tenu à adresser certains messages à des destinataires très particuliers... Il a été dur, il y a quelques années, principalement pour la jeunesse francophone du monde, de surmonter la blessure laissée par ces tragiques événements, et on ressent aujourd’hui encore une grande difficulté à en parler dans un style concis et journalistique. C’est pourquoi nous leur avons demandé d’être les plus libres et les plus sincères possible dans leurs propos...


Israa, du Bahreïn, a décidé d’interroger une paix qu’elle a de plus en plus de mal à voir dans ce monde qui vire à la folie...


“Chère paix,

Ça fait un bon moment qu’on ne s’est pas parlé et j’espère que tout va bien. Ta présence nous manque à tous. Ton nom qu’on entend si souvent mais qu’on voit très peu... où es-tu ?

Toi qui nous apprenais comment être tendre dans notre foi, d’aimer Dieu, de confronter notre ennemi paisiblement et sans déclarer la guerre... Aujourd’hui on ne peut plus reconnaître notre terre : la haine a envahi le cœur des hommes et un manque de communication règne entre les habitants de ce monde.

Les différentes religions, cultures sont toutes séparées et nous sommes des ennemis aux yeux des autres. Ta silhouette qu’on a jadis dérobé à mes yeux me manque. Tu nous as quittés au moment où l’humanité a le plus besoin de toi. Cela fait 4 ans déjà, depuis l’attaque terroriste de Charlie Hebdo, que nous portons une rancune les uns envers les autres et que nous n’avançons pas.

Il est temps de changer cela, et pour le faire on fait appel à toi, notre chère paix, qui embellissait nos journées, qui donnait le sourire aux peuples qui sont aujourd’hui perdus entre le désespoir et la tristesse. Il faut retrouver ce lien entre empathie et tolérance et sans toi ceci est impossible. Plus ces deux valeurs grandissent mutuellement, plus le vivre-ensemble s’améliore. C’est cela qui nous rapproche les uns des autres.

Paix, reviens, ramène avec toi cette sagesse et aide-nous à résoudre ces conflits, à lutter pour une vie meilleure et juste et recréer la notion d’égalité et de rebâtir notre terrain commun dans lequel nous sommes tous frères et sœurs. J’attends ton retour avec impatience.

Une jeune pacifique optimiste.”




Inès, 16 ans, Le Caire, a décidé d’adresser librement un message de son cœur à Dieu. Son texte, émouvant et poignant, nous rappelle que la liberté est un fondement des monothéistes.


“Lettre à Dieu

L’Inquisition, la Saint Barthélémy, les Rohingyas, Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice, Berlin, Le Caire… Dieu que de sang a coulé soi-disant en Votre nom! Vous qui nous avez donné la liberté de croire ou de ne pas croire en vous.

Dieu, Vous seul en jugerez.

Alors pourquoi les hommes n’arrivent-ils pas à être tolérants ? Je suis profondément triste et révoltée de voir des hommes en tuer d’autres en votre nom alors que l’on vous appelle

As Salam … La Paix

Al Adel … Le Juste

Al Wadud… Celui aime beaucoup

Al Afuww… L’Indulgent

Al Jamii… Le Rassembleur...

Comment donc des actes de barbarie peuvent-ils êtres perpétrés en Votre nom ?

Oh mon Dieu, dans le Coran, livre sacré, n’avez-vous pas dit que vous nous avez créés différents afin que l’on se connaisse !

Dieu, quand l’homme parviendra-t-il à tolérer et respecter la différence ?

Il y a trois siècles déjà, des hommes luttaient pour la liberté d’expression et illuminaient le monde. Voltaire disait alors « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’ à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».

Il semblerait qu’aujourd’hui il y ait des hommes qui pensent « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, et je VOUS battrai jusqu’ à la mort pour que vous ne puissiez plus le dire ». Oh mon Dieu, Al Muqtadir…Le Tout-Puissant, faites que l’année 2019 soit une année de paix, de prospérité, de tolérance et de fraternité.

Une croyante qui aime la tolérance.”




Dans son texte, Joe, franco-libanais vivant à Beyrouth, nous raconte le conflit identitaire qu’il vit depuis le début de la vague d’attentats terroristes en France et interroge la République sur sa relation avec ses citoyens binationaux, également citoyens d’un pays arabe.


“ À Beyrouth, en 2015, du 7 au 11 janvier, il y avait un orage très violent : c’étaient les jours les plus pluvieux et les plus froids de cet hiver-là. Je n’ai jamais pu oublier cela. J'ai passé ces cinq jours au lit. Détrompez-vous, je n’étais pas malade. Ou peut-être que si, mais pas d’une maladie commune. Schmitt, faisant parler Dieu dans L’Homme qui voyait à travers les visages, deux ans plus tard, place dans sa bouche cette phrase, courte mais à l’écho infini : ‘'J’ai mal à l’homme’'. J'avais mal à tout ce qui me définissait, tout ce qui était moi : je suis libanais, et la cohabitation de 18 communautés religieuses ne semblait plus vouloir dire quoi que ce soit ; je suis français et ma devise Liberté, égalité, fraternité m’a parue dénudée de tout sens ; je suis passionné par le journalisme et je ressentais qu’on n’aurait plus jamais le droit de dire ce qu’on voulait, librement.

Chère République,

Quand je suis sur ta terre on m’appelle ‘'l’arabe’' et je suis ‘'le français’' dans ce monde arabe qui m’a vu naître.

Je suis celui qu’on accuse de dire qu’il veut la liberté là où des communautés s’entre-tuent depuis 400 ans car elles croient prier des dieux différents ici, et je suis issu de ces peuples qu’on a accusé là-bas d’avoir tué Charlie Hebdo.

En janvier 2015, puis en novembre 2016, on m’a vu pleurer en écoutant la Marseillaise sans comprendre pourquoi. Les gens ici autour de moi m’ont dit c’était bien qu’ils meurent, ils n’ont pas le droit de caricaturer le Prophète. En mai 2017, j’étais sur les Champs-Elysées et j’ai pleuré devant les fleurs déposées pour le défunt policier Xavier. Alors que je me recueillais en silence un homme avec un drapeau arabe sur les épaules est venu prier à voix haute à côté de moi. Même là-bas j’avais peur de dire ce pour quoi on se moquait de moi ici.

Chère République,

Les actions d’un individu ou d’un groupe d’individus ne traduisent pas toujours les convictions de tout un peuple. Tu as été blessée dans ton cœur et dans tes valeurs et moi aussi, j’ai souffert, j’ai fait mon deuil.

Au Liban, je veux être ‘'le français’' parce que je parle la langue de Molière et que je suis l’ambassadeur de tes valeurs de liberté et de démocratie. Et qu’en France, on me nomme ‘'le libanais’' lorsque je leur parle des merveilles de mon pays, de ses villages traditionnels et que je leur cuisine certains de ses mets succulents.

Je veux avoir le droit de chanter successivement et en un même lieu l’hymne libanais et la Marseillaise.


Un citoyen du monde, un amoureux du Liban et de la France.”



Pour la dernière de nos lettres commémoratives des événements de janvier 2015, Yasmine, du Maroc, a tenu à nous adresser un message tout en poésie sur le pouvoir des mots et l’importance de la liberté d’expression.


“Les mots.

À l'origine du langage, À l'origine de la communication entre les hommes, Les mots sont invisibles et pourtant ils effraient. Ils effraient car les mots après tout sont synonymes de liberté. Et la liberté déplaît aux grands de ce monde. Alors ils les répriment, ces mots Car des mots libres font des pensées libres Des pensées libres font des esprits libres, Libres de s'exprimer. Gare à ceux qui oseraient prétendre avoir une voix Pire, gare à ceux qui voudraient la faire entendre, L'élever au-dessus des autres par les mots. Des mots pour guérir, Des mots pour reconstruire, Des mots pour libérer, Mais des mots encore trop emprisonnés, Car des mots empoisonnés, bâillonnés, Par la haine, la soif de domination. On se tait, on ne dit rien, Ou on agit. On franchit les lignes imaginaires de la crainte, On ouvre grand la bouche, Et la bouche béante laisse sortir les mots. Ces mots alors éveillent des esprits endormis par cette haine, Qui ouvrent à leur tour la bouche. Les mots à l'unisson, Chantent, dansent, célèbrent, La liberté. Ils renversent les codes, Font table rase, Recréent. Les mots sont une arme puissante.

Finalement, liberté d'expression ou liberté de pression ?”

Images:

Caricatures de Charlie Hebdo

Couverture "Je suis Charlie" illustrée par Jean Jullien

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Design logo 

Philomène Martinez

Graphisme / Illustrations 

Marianne Tran, 17 ans

Taipei (Taiwan)

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