NÉO: MOT POUR LÀ-HAUT

Mis à jour : 18 déc. 2018

“Souffrir, maudire

Réduire l'art à sa volonté brûlante d'énergie

Donner aux sujets morts comme un semblant de vie

Et lâchant ses démons sur la page engourdie


Écrire, écrire,

Écrire comme l’on parle et on crie.

Il nous restera ça,

Il nous restera ça.”

-Charles Aznavour


L’horloge sonne 20 fois ici, 13 fois là-bas, 19 fois à Bangkok et 5 au Guatemala. Tant que toutes ces heures s’écoulent au même instant, nous n'avons pas de temps à perdre. Lorsqu’il fait nuit, écrivons le jour, et le jour, la nuit; puisque l’univers a besoin de mots pour le décrire comme l’époque en a besoin pour la définir. On parle de l’Histoire, des histoires, des poésies, de l’actu, dramatiquement par peur avec à la fois candeur et fureur. Toujours est-il que dans les vacarmes, le chaos, les phrases d’un ado ne changeront pas le sens de l’univers, mais ce qui est pire pour notre avenir serait de se taire.


La censure, on la connaît. Mais « être censuré », c’est tout autre chose. C’est ce sentiment d’impuissance, d’incapacité, cruel et accablant. La censure est un gamin ignorant. Oui. Le gosse hautain et condescendant qui intimide les autres dans la cour de récré, leur ordonnant de se taire pour lui obéir. On ne comprend pas pourquoi, tout le monde est docile parce que c’est lui le chef, le plus grand, le plus fort, le tout-puissant. Aujourd’hui, la société demeure une récré, sauf que certains finissent par comprendre que la parole est partagée pour créer, échanger, débattre ; et d’autres non... Du moins, pas encore. Ils répètent en vain :« Tais-toi, veux-tu ! » Mais nous parlons, écrivons, rêvons.


Néoptimiste est notre voix fougueuse, nos mots curieux, nos cris furieux, notre moyen de matraquer les infos pour les éparpiller quand on n’a rien, quand on n’est rien. Et puis Néo a compris et incarne la diversité. Il vit la liberté, il vit la censure. Il vit dans un temple bouddhiste, une église, une synagogue, une mosquée, toutes les vies des jeunes du monde entier. Les mille aiguilles de sa montre lui indiquent alors qu’il est 22 heures ici, 13 heures là-bas, 14 heures à Dakar et 21 à Jakarta. Tant que le décalage horaire fait écouler infiniment ces heures en même temps, nous n’avons pas d’encre à perdre. La jeunesse née optimiste saisit alors son stylo pour faire couler ses traces d’encre aujourd’hui, et pour écrire, écrire, écrire comme l’on parle et on crie.



“Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre.”

-George Orwell


Un mot. Un mot de trop ? Un mot mauvais ? Que sais-je, un mot malin peut être ? Les mots ont un impact, c’est une certitude. Les mots peuvent marquer les esprits de manière durable, et dans le terreau fertile du temps et de l’esprit, y faire germer une pensée. Les mots sont autant de pensées, rêves, actions, espoirs que nous plaçons en eux. Quoi de plus humain qu’un mot. On ne pense pas sans mot, on n’est pas sans pensées.


Alors on parle, on palabre, on fustige, on s’insurge, on charme, on drague, on échange, on dénonce. On parle pour souvent ne rien dire, ce sont les mots de tous les jours, les mots qui ont cours, ceux qui cachent la pensée, ou l’empêche, les mots que l’on dit sans aimer, ou alors des mots que l’on dit pour parler. Il y a du bon dans cette futilité. On se sent exister, on se rappelle que l’on peut penser, on peut faire chuter les barrières de l’inconnu et finalement on peut croire à sa liberté. Mais la liberté de parole, la vrai, ce n’est pas de tolérer les mots de tous jours; c’est de tolérer ceux de maintenant, les rares, les vrais, ceux qu’on dit avec le cœur sur les lèvres. Les mots d’amour, de colère aussi mais surtout, des mots sincères. Les mots qui font mal car ils touchent. Ceux que l’on cache derrière des sourires, des « oui madame » ou le sceau de la loi.


Parler, cela semble tellement naturel, pourtant je pense que l’on ne sait pas parler, ou peut; on tolère mal la parole. Si l’on essayait de débattre pour ne pas battre; si l’on échangeait, pour ne pas censurer, car la parole du plus fort n’est pas toujours la meilleure. La parole de tous et de chacun doit pouvoir être libre, même si l’on n’est pas d’accord, surtout si l’on n’est pas d’accord. « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Voltaire (un petit gars qui vivait à la frontière suisse il y a quelques temps de cela). Une phrase vieille de près de trois siècles et pourtant aujourd’hui encore ce combat séculaire perdure. Nous n’avons que trop toléré les silences, les mots doux. Il faut savoir dire la vérité en face « corruption », « censure », « répression », « démission »; des mots qui parlent à tous et que chacun viendra enrichir du sien. On a tous notre mot à dire. Pense à un mot, un mot fort, vrai, pas une blague, pas une injure, un mot puissant, un mot qui t’emmène par sa force et te dépasse par sa vérité. On a tous, nos idées, nos façons de voir les choses. Chacun est maître en son monde et nous sommes autant d’univers solitaires qui tournoient ensemble. Pense à ce mot qui te fait envie, celui qui te tient à cœur.


Pour Élisa, ce mot était « démission ». Aucune violence en ce mot, pas d’aspérité, pas de consonnes choquantes, pas de sens malin. Non, un mot innocent de tout crime, si ce n’est celui de parler et dire ce qui lui tient à cœur. Démission, car marre de l’oppression. Démission, car assez du silence infantile dans lequel on doit se murer. Assez de subir des réformes injustes sans que notre voix ne soit entendue. Merde à la fin ! Pourquoi n’aurait-on pas le droit de s’exprimer sur notre avenir ? Pourquoi ne pourrions-nous pas nous aussi nous exprimer librement, au même niveau que les adultes. Si nous sommes assez vieux pour payer les conséquences de nos actes nous ne sommes pas trop jeunes pour nous exprimer. La répression subie, n’a de mérite que celui de tâcher de honte la démocratie. Honte à vous madame la directrice, car Élisa a été punie pour ses idées.


Pour Joe, ce mot c’était « blanc ». Blanc comme la pureté de l’enfance à peine quitté. Blanc comme la paix. Blanc comme la simplicité. Blanc pour apporter de la lumière face à l’obscurantisme. Du blanc pour dénoncer, rien que pour dénoncer. Le blanc du journal An-Nahar au Liban. Le blanc colporté par Joe sur Néoptimiste, le blanc de la lumière mais surtout un blanc dénonciateur d’événements qui trouble son pays, le Liban. Mais si autrefois la vie était douce à l’ombre des cèdres, aujourd’hui elle semble aride derrière les arbres calcinés. La guerre, la politique, la corruption, la crise, la nécessité de produire plus et toujours plus, sont autant d’ennemis qui ont ravagé le Liban. Beyrouth, autrefois surnommé la Genève d’Orient, n’est plus qu’un mélange de ruine et de honte où s’affronte une beauté passée et un cynisme moderne. Joe fait le pont entre ces mondes antonymes. Il a seulement voulu transmettre le mot de An-Nahar. Passer le mot. Dénoncer lui aussi ce qui se passe dans son pays. La misère dans lequel celui-ci s’enfonce. La crise qui détruit tout, rationalise les rapports, tue les sentiments et qui abat la presse nationale avec l’assentiment tacite d’un état de plus en autoritaire dans un pays ravagé par la guerre civile et divisé par les groupuscules terroristes. Un pays autrefois symbole de la candeur de l’Orient. Joe pour avoir écrit noir sur blanc, dit le mot de trop, celui qui ne fallait pas, le mot juste, la vérité a vu son expression censurée. L’État, en crainte d’un débat perdu d’avance, a souhaité le faire taire par la force en bloquant notre site au Liban, en interdisant le débat. Honte à vous messieurs les politiques, car Joe a été puni pour ses idées.


Pour Jamal, ce mot était « vérité ». Vérité sur l’état des choses dans son pays, l’Arabie Saoudite. Cela faisait plusieurs décennies que Jamal voyait sa terre natale sous le joug des princes Salman. Il a donc agi comme tout homme avec un cœur et de la folie, il a parlé, dénoncé les injustices, critiqué la corruption et l’obscurantisme religieux, dévoilé les répressions policières et les fraudes financières. Il a dit la vérité. Dans un premier temps il a été menacé. Avisé, il a fui en Turquie, une terre encore neutre et loin de l’influence funeste de ceux qu’il critiquait. Il a continué à parler, à écrire tant et si bien que sa vie en était devenue intolérable aux yeux de ses détracteurs. Alors au croisement d’une rue, dans les sous-sols de l’ambassade de son pays, il a été torturé sans volonté de lui arracher autre chose que des cris, la vérité il l’avait déjà dite. Il a été étranglé pour que plus un son ne sorte jamais de sa bouche. Il a été écartelé dans l’espoir que son corps disloqué décourage les hommes et femmes de tout pays de prendre la parole pour porter leur mot. Honte à vous amis de l’obscurantisme, car Jamal a été puni pour ses idées.


Élisa, Joe, Jamal. Trois pays, trois vies, trois sorts. Mais un seul point commun, leur mot. Ils ont trouvé leur mot et l’ont subi. La vérité ne se dit pas sans conséquence, elle blesse, elle blesse car elle dure souvent à entendre. Mais les tentatives de nous faire taire, par la menace, la punition, sont autant d’entraves impuissantes. Jamais nous ne terrons. Jamais nous ne perdrons nos mots. Jamais nous ne cesserons de lutter. Aujourd’hui nous avons perdu une bataille, mais demain nous gagnerons la guerre. Lecteur, ne perd pas tes mots, n’abandonne jamais. Tant que tu vis, pense et parle. Combat l’obscurantisme et la censure. Car derrière la censure de la presse c’est celle de la liberté d’expression qui se joue, et derrière la celle-ci plane l’ombre de la dictature de la pensée. Néoptimiste a été fondé dans ce sens aussi, porter une parole trop souvent absente, celle des jeunes, et se battre pour que chacun puisse parler, et ce librement.


- Irène Dubois et Jonathan Garson

Fondateurs de Néoptimiste

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Design logo 

Philomène Martinez

Graphisme / Illustrations 

Marianne Tran, 17 ans

Taipei (Taiwan)

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